J'ai honte, cette blague est vieille. Presque aussi old que le bouquin que me prêta l'ami Aeden, breton notoire et geek velu. Sentant bon le papier poussiéreux qui fait éternuer de partout, cette petite édition de poche à la couverture est colorée d'un gris violet qui, même à l'époque de sa publication, devait être d'un goût assez douteux. "Décembre 1990" est indiqué à la dernière page du tas de feuilles reliées. Cela date donc du siècle dernier, un texte antique, assurément, mais pas autant que les mystérieux volumes mentionnés tout au long des courts récits compilés sous le titre Légendes du mythe de Cthulhu, volume 1 : l'Appel de Cthulhu : Necronomicon, Livre d'Eibon, De Vermis Misterii...
Passons la préface, lourd namedropping sauvage daté de 1968 et signée August Derleth, dont le nom est également inscrit sur la couverture, sous celui d'Howard Phillips Lovecraft, papa du monstre à tentacules qui donne son nom à la mythologie que nous allons explorer. Le monsieur Derleth est, comme bon nombre des auteurs regroupés dans cette anthologie, un des amis de Lovecraft, ayant participé à son univers du vivant de ce dernier et l'ayant étendu après sa mort, chose dont il aurait bien pu, à mon avis, se passer ; mais je m'expliquerais plus tard.
Le premier texte intéressant que l'on croise donc est la nouvelle à l'origine de tout le reste, à savoir L'Appel de Cthulhu. Étonnamment, c'est l'unique œuvre que l'on croise de Lovecraft dans ce bouquin, si l'on excepte toute sa mythologie qui est elle même une œuvre à proprement parler. En une quarantaine de pages, l'auteur pose non pas l'intégralité du mythe, mais tout son esprit, à travers une enquête d'armchair detective du surnaturel. C'est en effet par une antithèse de la nouvelle fantastique telle qu'on en apprend les ficelles au collège (à savoir : "mais bon Dieu, est-ce que c'est-y bien la vraie réalité vraie que je touche de mon esprit là parce que c'est quand même vachement chelou ça ?!") que cet univers s'ouvre : il n'y a pas de doute sur l'existence d'êtres surnaturels, certitude renforcée par la narration d'un personnage d'un scepticisme flagrant qui accumule au fil des paragraphes les preuves d'autre chose. Et là, point poncif. Ce type de personnage du positivisme le plus entier est l'archétype du héros lovecraftien, personnage principal de toutes les nouvelles du recueil sauf une, l'y troquant pour un artiste, rêveur romantique mais pas moins érudit. Car appréhender ce qu'il se passe dans l'ombre, les sombres cultes et dieux oubliés, requiert un minimum de connaissance, tant en sciences qu'en anthropologie, en littérature antique ou en archéologie...

C'est un idéal d'homme-cerveau que l'on nous présente, et je me risquerai - certainement sans parier grand chose, mais n'étant pas un expert dans le domaine mais juste un simple lecteur - je me risquerai donc à supposer qu'il s'agit d'une vision plus ou moins idéalisée de l'auteur lui-même. Quoique "idéalisé" ne soit pas le bon mot, tant la plongée totale du narrateur de La Pelle de Cthulhu dans le désespoir, ne pouvant oublier cette terrifiante réalité ignorée dont il a découvert l’existence et ne souhaitant plus qu'attendre la mort. Nous noterons sans trop spoiler qu'à la fin de l'intrigue, il n'a rencontré en personne aucune des horreurs sur lesquelles il a enquêté, il aurait sinon déjà sombré dans la démence la plus profonde. Il n'y a pas grand espoir dans l'esprit de l’œuvre, et de l'auteur, relever ceci n'a rien d'extraordinaire, surtout si l'on considère ses premiers paragraphes. Bien que, à quasi un siècle d'intervalle (ça date des années vingt environ), sa prose ne fasse plus vibrer les stéréotypes de l'époque (et que, ne l'ayant pas connu je déduis hasardeusement : colonialisme, terres inconnues d'une époque où le globe entier ne pouvait être vu depuis l'espace, probablement des restes de première guerre mondiale...), on ressent toujours l'atmosphère d'exotisme étrange, teinté d'une touche rétro (et des stéréotypes que le XXIème siècle y applique). Et si on compte les tentacules, on peut appeler ça un hentai vintage (#désolé).
VENONS-EN AUX TENTACULES, OUI ! Parce que appeler Cthulhu pendant des plombes comme des cons sans en toucher deux mots, ça fait un peu la lose. Quoique, s'y aventurer plus ne délivrerait pas plus que ce qui est contenu sur sa page chez Wikipatate mais ne serait finalement qu'une version condensée, désossée et vidée de sa substance de la nouvelle susnommée (plus ça m'emmerde de perdre du temps à faire quelque chose qui a déjà été fait et n'a donc pas grand intérêt). Aussi, démerdez-vous vous-mêmes. Rester dans l'ignorance est peut-être mieux, et me permettra d'utiliser le même artifice que la moitié des auteurs ayant repris le mythe... Point poncif, deuxième : quand on fait une description dans un texte se voulant héritier de Lovecraft, on insiste bien sur les mots "horreur", "indescriptible", et caetera et dérivés, et on en abuse, parce que ça veut tout dire mais sans rien dire, c'est facile, spammable à l'envi, et si ton lecteur est un péon moyen il va faire dans son froc même si ton histoire est objectivement pas folichonne mais juste parce que le vieux en face on sent qu'il a peur de ses secrets trop obscurs. Je répète hein, il faut bien INSISTER sur comment le narrateur a un pressentiment horrible, ne pas décrire en quoi ça l'est effectivement, mais le RÉPÉTER ; ça permet aussi d'obtenir une atmosphère lourde à peu de frais de grattage de peinture. Certes, jouer sur la peur de l'inconnu, c'est bien, c'est même la pierre angulaire du mythe, mais le transformer en un fil rouge qui s'épaissit jusqu'à devenir une corde à la fin du recueil c'est assez lourdingue. Reste que cela pourrait être mis sur le dos de celui qui a sélectionné les nouvelles éditées, mais bon, abuser de telles astuces, c'est PAS BIEN.
Et pourtant il y a un point essentiel du charme lovecraftien que la brochette de scribouillards d'histoires nihilistes qui le suivait a totalement passé sous silence, n'osant pas tirer sur cette ficelle qui serait aujourd'hui qualifiée de honteuse tant elle est devenue socialement inacceptable. Il s'agit bien entendu de ce délicieux racisme latent, suintant de chaque description de rite étrange de cultistes arriérés proférant des conneries incompréhensible et imprononçables par l'Homme Civilisé moyen sans recracher la moitié de son bol de céréales au poulpe. Délicieux, oui ; pour l'amateur éclairé d'humour décadent. Au delà du crachat systématique sur les noirs et les arabes - pas si insistant que ça car il semble "normal" dans la logique de l'auteur - et leur religion de dieux attardés, débiles et inhumains, on devine un mépris plus général pour l'intégralité de l'espèce humaine, qui finira de toutes façon bien par crever. Il a le droit de penser ça, il a inventé le conspirationnisme avec des aliens avant l'heure.

Mais passons aux autres nouvelles. Talion, de Clark Ashton Smith, s'écarte quelque peu des divinités enfouies pour venir sur une intrigue de huis clos ma foi fort sympathique. Du même auteur, Ubbo-Sathla tente des descriptions d'indescriptible, expérimente et s'aventure aux confins de notre univers, toujours bien écrit. A noter qu'il s'agit de la seule nouvelle narrée à la troisième personne, car un regard extérieur permet de mieux voir ce qu'il se passe dans le personnage principal. Vient La Pierre noire, de Robert Ervin Howard, créateur de Conan le Barbare, qui insiste moins sur le caractère sceptique de son héros, qui est plus curieux qu'autre chose.
Suivent alors les deux grands textes du recueil, tous deux de Frank Belknap Long : Les Chiens de Tindalos et Les Mangeuses d'espace. Deux nouvelles qui éclipsent toutes les autres, les font passer pour non-remarquables malgré toutes leurs qualités littéraires et imaginaires. Long les poutre tous. On a le poncif du personnage principal (j'ai failli dire "héros", comme si il y avait quelque chose d'héroïque dans Lovecraft, n'est-ce pas monsieur Derleth ?) positiviste convaincu, qui ne jure que par la science et ce qu'elle peut démontrer, ce qui est compréhensible. Face à ça, des fulgurances merveilleuses d'inconnu à explorer. Long remet l'Homme à sa place, il n'est sinon rien, pas grand chose, de même pour ce qu'il peut percevoir de l'univers : "Le temps n'est que notre perception imparfaite d'une autre dimension de l'espace." Citation que je rapprocherai d'un passage du manga Ghost in the Shell ou le Marionnettiste développe la thèse comme quoi "L'univers que nous connaissons n'est qu'une possibilité parmi 2^n!...", que des éléments les plus basiques de la matière, du tissu même de la réalité, il aurait pu émerger par division et assemblage un système, un univers, entièrement différent. Long, un bon demi-siècle avant, part dans l'indescriptible le plus total, quelque chose qui n'est pas de ce monde, quelque chose de totalement nouveau, hors de la portée de l'esprit cartésien et prenant pourtant pour point de départ des hypothèses se basant sur ce qu'il y a de plus scientifique et rationnel. Il donne du crédit à son idée originale et la tisse dans quelque chose que l'on n'avait jamais imaginé, il réussit à faire des images, à poser sur papier quelque pensée dépassant ce que nos cinq sens peuvent discerner. Ce qui en fait sa plus grande force, mais aussi une légère déception. D'un côté le texte, le langage pur, une transcription de ce qui lui passe par la tête et non une représentation de ce qu'il voit permet de faire marcher l'imaginaire à plein régime, dépassant les contraintes sensorielles, mais de l'autre, on se dit que, avec les moyens actuels, on pourrait en faire plus qu'un simple texte, qu'on pourrait éventuellement en faire une expérience totale, passer de moins représenter à plus représenter (délire maladif et sûrement trop optimiste).
Je conçois être un peu confus dans ce paragraphe, mais là encore, je ne veux dénaturer l’œuvre originale en la spoilant ou la réduisant, je voudrais plutôt y ajouter une réflexion ou un pseudo-décodage. Mais bon Dieu, je n'en suis qu'à baver mon admiration sur la première des deux nouvelles de Long, où il pose des idées et des concepts tout à fait révolutionnaires dans le petit monde de la littérature lovecraftienne, tout en étant d'une grande fidélité à son ambiance. Il a une telle justesse pour réussir à faire comprendre et appréhender ce qui est autre tout en réussissant à réécrire la trame de l'Univers lui-même, ce qui est hors de notre portée par des métaphores dont le manque apparent de sens veut tout dire et contient l'essence de l'absurdité de ce que l'on ne peut saisir. Et ceci est sur le plan physique, sur le plan moral il crée une folie sensée et des entités au delà du bien et du mal... Tout ceci est expliqué avec une intelligence rare par les personnages eux-même et je me rend compte que, finalement, à part l'encenser, je n'ai pas grand chose à ajouter.
Si, en fait, je pourrais continuer sur sa seconde nouvelle dans ce recueil qui joue sur d'autres pans de l'imperceptible pour les pauvres humains que nous sommes : la peur de l'inconnu. Il se passe des choses pas nettes, l'on ne sait pas pourquoi, l'on ne sait pas comment, mais c'est horrible. Le jeu sur ce qui est dit, sur ce que les personnages savent, parvient à distiller une tension sur tout le texte. Et au final, on ne comprendra pas. Ou si peu. Juste qu'il s'agit de quelque chose que l'on ne peut pas comprendre, qui vient d'autre part et réactive les instincts de survie les plus primaires chez les fuyards, tandis que seules ses victimes peuvent la voir car, nichée dans leur cerveau, où se trouvent les aires de représentation visuelle ou auditive, elle peut leur apparaître en des illusions ayant des formes "compréhensibles"... J'ai spoilé, mea culpa, mais si peu, juste parce que je ne pouvais résister à l'envie de partager ce qui n'est expliqué qu'à demi mot dans la nouvelle mais qui se révèle être une idée géniale, accentuant l'horreur en lui donnant quelques fondements dans la science. Tout avance vite, sans que l'on ne saisisse l'essence même de la terreur, et c'est justement cela qui est terrifiant, on passe une scène de chirurgie fort heureusement racontée par un personnage qui est au moins aussi dégoûté que moi par ce genre de choses et on arrive à un final désespéré, au delà de toute compréhension, où le condamné ne peut être sauvé.
L'Habitant de l'ombre et Au-delà du seuil sont les deux textes suivant et font, par rapport aux précendents, très, très pâle figure. L'auteur de ceux-ci est le même que celui de la préface, peu intéressante. Là où Derleth, écrivant au demeurant des récits loin d'être dégueulasses (quoique, Nyarlathotep quand même), faile lamentablement, c'est sur deux points, ignorant totalement l'essence même du mythe de Chtulu tel que le racontait Lovecraft. Primo, et cela a déjà été noté dans les quelques pages d'une célèbre encyclopédie en ligne qu'il ne faut pas citer dans ses devoirs, il introduit des divinités positives. POSITIVES PUTAIN. De l'espoir, dans mon Cthulhu ?! Nein, niet, nada, prout. Qu'il y ait de la baston entre des divinités majeures et mineures, au delà de toute moralité comme les décrivait si bien Long, je veux bien, mais leur coller une notion du bien et du mal on ne peut plus anthropocentrée ça chie ouvertement sur deux principes fondateurs de l’œuvre : le cynisme latent et la réduction de la place de l'être humain à un grain de sable dans l'univers. A cela s'ajoute un autre point sur lequel je peux encore encenser Long et descendre Derleth (quoique, étant tous les deux des macchabées, je peux y aller, ça ne sert plus à grand chose) : la réduction - il n'y a pas d'autre mot - des divinités extérieures aux quatre éléments. MAIS PUTAIN POURQUOI ?! Les Anciens ne viennent pas de la Terre, ils viennent d'autre part, au delà de notre galaxie voire même au delà de notre dimension, de notre plan d’existence, de tout et n'importe quoi qui soit lié à ce que nos pauvres perceptions humaines puissent appréhender. C'est tout le contraire des Chiens de Tindalos, que l'on ne peut vraiment pas décrire en notre langage parce qu'ils sont autre chose, que l'on a jamais pu rencontrer. Derleth est horriblement terre à terre (avec mauvais jeu de mots), cherchant peut-être à rattacher son mythe à des traditions occultes antérieures pour lui donner plus de poids et trahissant l'esprit original de celui-ci (tout du moins à mon sens). Il rationalise ce qui ne peut être rationalisé, abaissant par une petite modification le potentiel d'inconnu, et donc de la terreur associée, de ces êtres sans âge. Zoidberg est un putain d'animal aquatique, Cthulhu, lui, est une forme de vie qui transcende le temps et l'espace, peut déchirer les dimensions, dépasse le simple état de matière tel qu'on l'entend, il est d'une autre réalité et même la cité où il repose sur Terre échappe à toute géométrie. C'est du Sycma 4 par nature, tout simplement parce qu'on ne peut le rattacher à rien de connu. C'est avec ce genre d'approximations massives qu'on se retrouve avec des nouvelles pas mauvaises mais pas palpitantes, qui tiendraient plus du Scooby-Doo sous acides que du véritable délire de cultiste taré.
(Je tiens à préciser que je vais mater cet anime. En entier. Oui.)
Le final est, par certains côté, amusant, car, dans Le Tueur stellaire, Robert Bloch se détache du poncif du héros cartésien pour un écrivain à la curiosité débordante qui correspond avec un étrange érudit habitant la ville de Providence, n'étant pas nommé mais ayant très certainement pour initiales H.P. L.
Je peux refermer le livre, j'ai terminé la dernière page. Mais je veux bien évidemment en lire plus, même si ne sachant pas forcément sur quelle édition me pencher. Reste que j'ai découvert des auteurs assez géniaux et me pencherai également sur la bibliographie de Long en plus de celle de Lovecraft. Et, qui sait, peut-être qu'un jour je trouverai des idées dignes d'une tentative d'ajouter ma pierre au grand édifice de textes divers constituant le mythe de Cthulhu.